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Fonds Jacques Revault

Le « Fonds Jacques Revault », déposé à la Médiathèque de la MMSH et géré par elle, se compose :

- d’un fonds de photographies donné en 1986 au Groupe de recherches et d'études sur le Proche Orient (GREPO, CNRS), équipe de recherche de l’Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman (IREMAM), à Aix-en-Provence ;

- d’un fonds de plans de Tunisie, conservé jusqu’à 2004 au laboratoire d'Antiquités Africaines à l'Université de Provence.

Le « Fonds Jacques Revault » a fait l’objet d’une donation à la MMSH par les ayants droit de Jacques Revault pour sa conservation et sa valorisation destinée à la communauté des chercheurs.

 

La documentation photographique de Jacques Revault. 8000 diapositives consacrées à la ville

Evelyne Disdier & Brigitte Marino


Source : Annuaire de l'Afrique du Nord - Paris , Editions du CNRS , Vol. 32, 1995, pp. 317-320. 

 

Le public connaît de l'œuvre photographique de Jacques Revault les clichés publiés dans ses ouvrages sur l'architecture domestique ; ceux-ci ne représentent en fait qu'une petite partie de la documentation qu'il a constituée au cours de ses nombreux séjours et voyages autour de la Méditerranée ainsi qu'au Yémen. Depuis 1924, et jusqu'à sa mort survenue en septembre 1986, peu de temps après son dernier voyage à Fès, ses activités l'ont sans cesse conduit à évoluer dans le monde musulman méditerranéen duquel il nous a rapporté de nombreuses images. L'ensemble de cette documentation photographique a fait l'objet d'une donation à l'IREMAM.

Constituée au cours de cinquante années d'activité, cette documentation porte principalement sur l'architecture domestique et religieuse en milieu urbain en Tunisie, en Égypte et au Maroc, et sur l'artisanat en Tunisie. Elle regroupe environ 40 000 clichés, dont plus de 10 000 diapositives. Nous nous intéresserons ici à la collection des diapositives (24 x 36) dont les premières furent prises au Maroc et en Algérie en 1953. Ces clichés se répartissent en deux ensembles, un ensemble «ville» (8050 diapositives) et un ensemble «artisanat» (1317 diapositives). Dans l'ensemble «ville», dont il sera question ici, on dénombre 1902 diapositives pour Tunis, 1803 pour Le Caire et 1358 pour Fès. Ces trois villes représentent donc près des deux tiers des clichés considérés.

L'intérêt de cette documentation photographique est double :

- elle présente d'une part une vision plus large des lieux dans lesquels il se plaisait à retourner. Si ses publications les plus importantes portent sur l'architecture domestique, il était cependant attentif à l'architecture religieuse qui apparaît souvent tout comme les rues ou encore le commerce et l'artisanat, qui sont représentés par des structures architecturales ou par des hommes en activité dans de petites échoppes.  

- elle offre d'autre part quelques éclairages sur des destinations n'ayant fait l'objet d'aucune publication de sa part, comme la Libye où il va en 1960, la Turquie en 1971 et 1983, et le Yémen en 1977[2]. Si Tunis, Le Caire et Fès sont ses trois objectifs prioritaires, il lui arrive aussi de se rendre, en Tunisie, en Égypte et au Maroc, dans d'autres villes dont le souvenir reste ainsi présent.

Pour des raisons professionnelles, ses tournées d'inspection l'amènent dans une vingtaine de villes tunisiennes mais ce sont surtout Kairouan et Sfax qui retiennent son attention (150 diapositives pour chacune de ces deux villes ; au Maroc, quand il n'est pas à Fès, ses visites sont plutôt réservées à Rabat, Meknès et Marrakech ; il en est de même en Egypte où il ne photographie aucune ville d'importance en dehors du Caire ; outre les villes, son regard s'est porté sur les vestiges, romains en Libye (Leptis Magna, 1960), pharaoniques en Égypte (1969) ; les diapositives prises en Algérie gardent la trace de son voyage dans les Aurès en 1953 et de sa participation à la semaine des Arts et Techniques d'Afrique du Nord en avril 1955 (Aflou, Laghouat, Ghardaïa, Metlili) ; en février 1959, lors d'un troisième voyage en Algérie, son attention se porte surtout sur les palais d'Alger ; en Turquie, à l'exception d'une trentaine de diapositives prises à Edirne, son activité photographique se concentre sur Istanbul, notamment sur les monuments religieux ; du Yémen, il nous livre moins d'une cinquantaine de diapositives de Sanaa mais nous fait en revanche voyager dans plusieurs autres localités, comme Bayt al-Faqih, Djibla, Ibb, Manakha, Taizz et Thula.

Sans refaire l'historique détaillé de sa carrière, il est intéressant de mettre en correspondance, à travers le prisme des photos, ses centres d'intérêts photographiques et ses activités professionnelles successives dont nous rappelons ici les grandes étapes.

A la suite de son séjour au Maroc où lui est confiée une mission dans le cadre du Service des Arts et Métiers Marocains (1924-1933), il réside en Tunisie de 1933 à 1972. Il y exerce des responsabilités administratives dans le domaine de l'artisanat jusqu'en 1956 ; puis, en tant que chercheur au CNRS, il poursuit ses travaux d'ethnographie auprès de l'Ambassade de France en Tunisie ; à partir de 1964, il dirige l'antenne du CRAM à Tunis et, sollicité par les autorités tunisiennes, il devient conseiller technique auprès de la Direction des Musées Nationaux et chargé de mission pour la protection de la médina.

La chronologie de ses voyages, établie à partir des dates des diapositives (1953-1986), fait apparaître sa présence en Tunisie sur l'ensemble de la période. 

Entre 1953 et 1957, nous ne disposons pas, dans les diapositives consacrées à la «ville», d'éléments permettant de relier très précisément sa documentation et ses activités professionnelles; il semble qu'il s'agisse d'images prises au cours de ses tournées d'inspection dans les différents centres artisanaux de Tunisie ou lors de manifestations artisanales organisées au Maroc (1953) ou en Algérie (1955); l'étude des diapositives du fonds « artisanat » permettra certainement de compléter notre information puisque c'est dans ce domaine qu'il exerce une activité jusqu'au moment de son entrée au CNRS, en 1957. Il décide alors d'aborder l'étude de l'habitat traditionnel en Tunisie et commence à rassembler une documentation sur la ville et les environs de Tunis ; il s'y consacrera d'ailleurs inlassablement, poursuivant sa collecte d'images au-delà même de la publication de ses ouvrages sur l'architecture domestique de Tunis[3] (1967-1978).

A partir de 1972, au moment de son retour en France après un demi-siècle passé dans les pays du Maghreb, il s'intègre à une équipe dont les préoccupations portent plutôt sur le Machreq et son intérêt se déplace alors vers l'Égypte, où il se rend une dizaine de fois, après un premier contact en 1969. Il met ainsi son expérience de l'habitat au service d'une collaboration qui aboutira à une série de publications sur les palais et maisons du Caire (monographies en 1975, 1977, 1979 et 1983 et deux ouvrages de synthèse en 1982 et 1983). Comme à Tunis, il continue à photographier les palais et maisons du Caire jusqu'en 1984, au-delà de la publication de ces ouvrages comme si son souci de perfection l'incitait à aller toujours plus loin dans sa connaissance de l'habitat autour de la Méditerranée.

En 1974 paraît son ouvrage sur les palais et résidences d'été de la région de Tunis (XVIe-XIXe s.) pour lequel il avait rassemblé la documentation photographique nécessaire en deux étapes : en 1958-59-60, il commence à s'intéresser aux palais de Gammarth, de la Marsa et de Sidi Bou Saïd et, après avoir terminé l'étude des maisons de la médina de Tunis, il constitue, en 1970 et 1971, sa documentation sur la Malga, la Manouba, la Mohammadiyya tout en complétant la couverture photographique de localités déjà visitées une dizaine d'années auparavant.

S'il est absent de Tunisie pendant trois années (1972, 1973, 1974), il y retourne en mission à partir de 1975, parallèlement aux voyages qu'il effectue en Egypte depuis 1972. De ses derniers voyages en Tunisie, nous conservons des clichés du Fondouk des Français (1975), des rues de Tunis (1977, 1978, 1982) et des photos de Sfax et de Kairouan (1982, 1983). En 1978, paraît l'ouvrage sur l'habitation tunisoise et son décor et en 1984 le livre consacré au Fondouk des Français à Tunis. Le « cycle » tunisien ainsi achevé lui permet de se consacrer à d'autres travaux.

En 1978, il est amené à retourner au Maroc où il avait fait ses débuts en 1924 ; il s'y rend régulièrement à partir de 1981 pour étudier les maisons de Fès. Les diapositives que nous conservons du Maroc, notamment de Fès, sa destination exclusive en 1985 et 1986, datent donc de cette période récente.

A la suite de ses publications portant sur la Tunisie et l'Égypte, et parallèlement à ses recherches sur Fès, ses préoccupations s'orientent, au début des années 80, vers une étude comparative de l'habitat dans ces trois pays; c'est d'ailleurs en participant à la coordination d'un travail collectif sur l'habitat traditionnel dans les pays musulmans autour de la Méditerranée qu'il pourra concrétiser cette approche.

Au fil du temps, sollicité par les exigences de ces deux derniers projets, ses voyages deviennent de plus en plus fréquents : il lui arrive parfois, au cours d'une même année, de se rendre successivement dans ces trois pays (1982, 1984) ou de séjourner à deux ou trois reprises dans le même pays au cours d'une même année (Egypte : printemps et automne 1973, 1976, 1977, 1978 ; Maroc : printemps et automne 1982, 1983, 1984, printemps, été et automne 1985).

Sa dernière publication, Palais et Demeures de Fès, est aussi le fruit d'une collaboration entre historiens, architectes et ethnographe. Si le premier volume paraît de son vivant en 1985 et consacre  l'intérêt de toute une vie pour l'architecture domestique, toute une équipe aura à cœur de poursuivre ce travail qui aboutira à l'édition des deux derniers volumes en 1989 et 1992.

Quant aux recherches sur l'habitat comparé des pays musulmans de la Méditerra­née, la longueur des délais de publication en repoussera la parution jusqu'en 1988, 1990 et 1991. Pour la publication de ces ouvrages il s'était préparé à élargir son approche comparative au mobilier et au vêtement, domaines qui lui tenaient à cœur depuis longtemps, mais des contraintes liées à l'édition l'en avaient empêché. Nous retrouvons cependant dans sa documentation les éléments (iconographie tirée de livres anciens) qu'il avait réunis en 1984 pour constituer ce dossier.

Au-delà de cet itinéraire de voyageur infatigable, si lié à son activité professionnelle, nous pouvons remarquer, à travers ces diapositives, une différence de regard sur chacune de ces villes. 

 

Thèmes

Tunis

Le Caire

Fès

 

 

%

 

%

 

%

Habitat

764

40,20

817

45,30

1046

77,00

Monuments religieux

658

34,60

546

30,30

122

9,00

Commerce et artisanat

64

3,30

195

10,80

66

5,00

Réseau viaire

314

16,50

62

3,45

37

2,70

Iconographie

76

4,00

98

5,45

 

 

Divers

26

1,40

85

4,70

87

6,30

Total

1 902

100

1803

100

1 358

100

 
 

Il semble en effet qu'il se soit, au fil du temps, de plus en plus focalisé sur l'habitat domestique. Ainsi, alors qu'environ 40% des clichés de Tunis et du Caire concernent l'habitat, plus des trois quarts des diapositives de Fès illustrent ce même thème, comme s'il ne s'autorisait plus aucune digression qui pourrait le détourner de l'objectif précis qu'il s'était fixé. Outre leur abondance, les images des maisons de Fès présentent un caractère plus intime; grâce à ses visites répétées, il entretenait avec leurs habitants, souvent photographiés dans leur lieu de résidence, des relations amicales dont nous gardons un témoignage.

De ses séjours à Tunis et au Caire, nous gardons la trace de visites à de nombreux monuments religieux : ils ne représentent pas moins de 30 % des diapositives pour chacune de ces deux villes. Jacques Revault explique lui-même cet intérêt : «L'examen des types d'habitation urbaine et leur classement selon différentes périodes s'accompagna, pour la première fois, de visites comparatives effectuées dans les principaux monuments religieux datés (mosquées, médersas, zaouïas, mausolées) en vue d'une détermination aussi précise que possible du style particulier à chaque époque »[4]. Par ailleurs, lorsqu'il assiste à la destruction du mausolée de Qara Mustafa Dey à Tunis en 1958, et en photographie les différentes étapes, son regard nous permet d'être les témoins de la disparition d'un monument et d'une rupture provoquée dans le tissu urbain. 

Si l'architecture domestique et les monuments religieux retiennent pareillement son attention à Tunis et au Caire, on remarque cependant une différence dans son approche de ces deux villes en ce qui concerne les rues d'une part, et le commerce et l'artisanat d'autre part.   

A Tunis, nous le suivons fréquemment au cours de ses déambulations dans les rues de la médina et des faubourgs et nous voyons ainsi se reconstituer sous nos yeux ses itinéraires au sein de cette ville devenue si familière. C'est à plusieurs reprises qu'il fixe sur la pellicule les mêmes lieux comme pour saisir le plaisir renouvelé et l'émotion qu'il ressentait au cours de ces visites-pèlerinages. Il nous en communique des tableaux qui semblent avoir longuement séjourné dans sa mémoire. Nous retrouvons d'ailleurs quelques photos de dessins qu'il avait réalisés dans les rues de Tunis dans la première partie de son séjour. 

Au Caire, la rue apparaît surtout comme un mode d'accès à un lieu déterminé ; dans ces rues si animées et grouillantes de vie, son regard est attiré par l'échoppe d'un artisan et il prend le temps de se livrer à un petit reportage mettant en scène l'artisan, ses employés et ses clients ; il assiste en effet, et nous convie, aux différentes étapes d'une transaction entre un forgeron et son client (conclusion du marché, fabrication de la pièce, règlement...). Mais son regard sur le commerce et l'artisanat ne se limite pas aux personnages observés dans leur travail ; nombreuses sont en effet les vues de bâtiments qui abritent ces activités, sans doute en raison de leur grand nombre, de leur caractère imposant et de leur spécificité architecturale.

A Fès, nous l'avons déjà noté, son attention se porte presque exclusivement sur l'habitat. Parmi les monuments religieux, les prises de vue les plus détaillées sont consacrées aux madrasas, notamment la Madrasa Bû 'Inâniyya dont le rôle fut si important dans l'histoire de la ville. De ses rues, al-Tala al-kabīra, l'axe principal de la médina, est de loin la plus représentée avec quelques-uns des divers artisans et commerçants qui y sont installés. En dehors de cette artère, parmi les métiers illustrés, nous disposons d'une documentation plus précise sur les potiers (séchage et décoration des pièces, zone réservée aux fours et opération de garnissage, transport du bois de chauffe, cuisson et sortie des pièces, stockage et lieu de vente). Le recueil de cette documentation se serait sans aucun doute poursuivi si le temps ne lui en avait imposé les limites.

 

Notes


[1] IREMAM : Institut de Recherches et d'Études sur le Monde Arabe et Musulman, Aix-en-Provence.
[2] Notons des images (une cinquantaine de diapositives 6x6) rapportées d'un voyage en Syrie en 1974.
[4] J. Revault, Titres et travaux scientifiques, Tunis, 1965, p. 9. Pour le même argument, voir aussi : J. Revault.- Mission ethnographique (Tunisie) 1963, rapport annuel d'activité au C.N.R.S., p. 11.