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Ricard, Prosper

Avant-propos


Avant-propos[1]

Vieux pays de pasteurs, l'Afrique du Nord est aussi le pays du mouton : du mouton qui procure à l'homme chair et laine, c'est-à-dire le principal de sa nourriture, de sa vêture et de son ameublement.
En particulier, quel textile noble et bénéfique est la laine. Ecoutons les vertus que lui prêtent encore aujourd'hui les transhumants aux mœurs restées bibliques de l'Atlas Central, et qu'autrefois on lui attribuait dans toute la Berbérie :
La laine est blanche, couleur de bon augure... Ses charmes sont puissants puisqu'un flocon passé dans la coiffe suffit à assurer la protection de la fileuse; puisqu'un brin de laine noué à la patte du mulet ou de la jument, ou à la queue de la vache qu'on vient d'acheter, attire sur eux la bénédiction, puisque le matin du mariage, autour des doigts de la mariée, on enroule un fil de laine que le marié, le soir, déroulera...
Il y a aussi beaucoup de mystère dans la laine, puisque de toison elle devient fil, et de fil vêtement, couverture ou coussin, par la voie, il est vrai, d'une suite de manipulations délicates : lavage, triage, peignage et cardage, teinture, ourdissage, tissage enfin, qui exigent intelligence et dextérité...
Entre toutes opérations, l'ourdissage est difficultueux : il y a, dans ces innombrables fils qu'il faut tendre et entrecroiser un à un, tant de fatalités qui se nouent, si le diable s'en mêle. Aussi est-ce habi­tuellement une vieille qui y préside. « Vieille femme, pire que Satan, le met en fuite »[2]. Sans compter que le métier à tisser, tel un être vivant, a besoin lui aussi d'être soigneusement protégé contre les mauvais génies et le mauvais œil, et d'être manié de surcroît avec adresse...
La laine enfin peut devenir tapis, et c'est là un nouveau mystère : des centaines de milliers de petits nœuds, surajoutés un à un, en bonne place, sur le fond du tissu, s'ordonnent selon une esquisse seulement imaginée dans le mental, jamais matériellement figurée, pour former un ensemble où couleurs et lignes toujours parfaitement équilibrées, sinon rigou­reusement symétriques, parviennent à exercer un charme qui peut conduire jusqu'à l'émerveillement. On n'est guère accoutumé, en Occident, de voir se réaliser de tels ouvrages sans dessin préalable, au moins sommaire. Et pourtant, ici, sans canevas tangible, la réalisation tient parfois du prodige.
Sans doute, en matière de tapis, l'Afrique du Nord n'a-t-elle pas la prétention de rivaliser avec l'Asie, dont les ouvrages, en certaines régions, atteignent à une perfection qui les porte à la hauteur de véritables œuvres d'art. Cependant sa production, pour être infiniment plus simple, n'en est pas moins l'expression naturelle et directe d'une forte individualité, d'une esthétique particulière, d'un goût fruste peut-être mais jamais frelaté. Pour s'en convaincre, il suffit de jeter un coup d'œil, même rapide, sur cette production, tant en Algérie qu'en Tunisie et au Maroc, ce dernier pays faisant précisément l'objet du présent opuscule.
Un autre sujet d'étonnement de cette production, c'est qu'elle est domestique et puisse voir le jour en des contrées pour la plupart éloignées des villes, et se perpétuer au sein même de la cellule sociale de base, dans certaines familles du bled où elle se transmet de génération en génération, comme tout autre principe de culture, la laine étant généralement extraite des toisons du troupeau familial, en tout cas ouvrée d'un bout à l'autre par les femmes de la tente ou de la maison, suivant de strictes techniques. De sorte que tisseuses et tisseurs (car en tribu des hommes participent parfois à la confection du tapis, et plus spécialement à la distribution du décor) en sont les agents essentiels, véritables conservateurs et propagateurs de traditions très anciennes.
Ces traditions sont de deux sortes : l'une citadine, les autres bédouines.
La tradition citadine qui s'exprime dans la seule ville de Rabat par le tapis de ce nom (fabriqué aussi depuis quelques années dans la ville voisine de Salé) est expliquée par la légende que voici : ' « Un jour que les cigognes venaient, comme chaque année en janvier, de réapparaître dans le ciel de Rabat, l'une d'elles, après avoir longuement plané au-dessus de l'une des maisons de la Médina, laissa tomber dans le patio de cette habitation un fragment de tapis, après* quoi elle bâtit son nid sur un angle de la terrasse. Le fragment en question, d'un coloris et d'un décor jusque-là inconnus dans le pays, intrigua fort les tisseuses de la maison qui, y voyant à la fois un don du ciel, un porte-bonheur et un heureux présage, s'en inspirèrent. C'est ainsi, dit la légende, que naquit le tapis de Rabat. »
En fait, le tapis de Rabat est d'introduction récente au Maroc, comme l'ont été en Tunisie le tapis de Kairouan et en Algérie le tapis des Hauts-Plateaux constantinois. Cela se fit vraisemblablement sous l'influence des Turcs, vers le xvme siècle, au moment où ils exerçaient leur domination sur une partie de la Berbérie. Le prototype en est connu, c'est un tapis d'Asie Mineure, et plus spécialement, de Moudjour, lequel n'exclut pas l'apport d'éléments de types voisins originaires de Ghéordès, de Kouba, de Ladik et de Mêlez.
Comme ces derniers, le tapis de Rabat compte sept couleurs 'rouge, bleu, jaune, vert, orangé, noir et blanc) et, comme eux, il est puissamment et richement encadré. A leur encontre et c'est ce qui fait son originalité, il est invariablement à champ rouge; au contraire des tapis d'Orient il n'est presque jamais orienté et comporte, aux angles de son champ, quatre écoinçons (au lieu de deux dans les tapis de prière) ; de plus, son centre est généralement marqué par un médaillon historié, en forme de losange ou d'hexagone; s'il reste étroit, il peut atteindre une assez grande longueur, pour être à la mesure des pièces étroites et longues qui ont caractérisé jusqu'à ces derniers temps l'habitat marocain des villes.
Beaucoup plus fruste est le tapis bédouin, encore appelé berbère, qui est le tapis spécifique de certaines tribus du bled. Aucune légende n'en rappelle l'apparition. Fabriqué depuis des temps immémoriaux la plupart de ses motifs existaient déjà dans maintes mosaïques des époques romaine et byzantine), il peut être considéré comme véritablement autochtone. Confectionné surtout dans les froids plateaux et monts de l'intérieur du pays, il sert autant, sinon davantage, au couchage qu'à la parure, du moins en hiver. Aussi plus l'altitude est accusée, plus sa laine est haute : il tend alors à la reconstitution de toisons proportionnées à la taille humaine.
Le décor n'en est cependant pas exclu : simple ou compliqué, il procède surtout d'un lacis losangique dessiné par l'entrecroisement régulier de traits en diagonale, comme s'il s'agissait de donner au tapis l'aspect d'un vaste filet protecteur contre les génies qui vivent sous la terre.
Le coloris? Sobre, néanmoins varié et toujours intéressant. Par endroits (Beni Ouaraïne) son grand fond blanc, qui laisse à peine paraître quelques touches noires, rappelle les nuances claires du Djebel Bou Iblane et de ses satellites, couverts pendant de longs mois d'une neige immaculée où pointe, çà et là, la cime des cèdres sombres. Un peu plus à l'ouest et au sud (Guigou, Marmoucha et Beni Mguild) s'ajoutent du rouge et du jaune ou de l'orangé : couleurs d'une brousse de buis ou de lentisques roussis par les gelées. Plus à l'ouest encore (Zaïane et Zemmour, mêmes nuances avec, en plus, du bleu comme si le coloris voulait se rapprocher davantage de celui du tapis de Rabat peu éloigné de là. Enfin, aux confins du Maroc orientai, chez les Béni Bouyahi, même gamme relativement étendue, ajoutant du vert, à l'exemple des tapis oranais du Djebel Amour.
Voilà pour le Moyen-Atlas.
Dans le Djebel Siroua, ce massif volcanique qui relie le Grand-Atlas à l'Anti-Atlas, en direction des grands espaces sahariens, le tapis Ouzguita accuse des formules décoratives plus diversifiées que les pré­cédentes, mais toujours strictement géométriques, ainsi qu'un coloris plus brillant dû à l'utilisation de la laine du pays aux fibres peu vrillées et soyeuses, comme du poil.
Dans le Haouz de Marrakech, enfin, le tapis dit de Chichaoua se différencie des précédents par un grand champ uniformément rouge, très soutenu, soit uni, soit plus ou moins couvert de motifs; les uns imités de ceux de Rabat, d'autres directement ins­pirés de scènes ou d'êtres vivants, ce qui est tout à fait exceptionnel au Maroc, et semble indiquer que la représentation de la nature n'est pas, ou du moins n'est plus aussi formellement l'objet de l'ancien ostracisme religieux.
Une autre particularité des tapis marocains — en cela n'est pas leur moindre mérite —- réside dans ce fait que jusqu'ici leurs nuances ont été obtenues à l'aide de colorants naturels ainsi : la garance ou la cochenille pour les rouges, l'indigo pour les bleus, la gaude ou le daphné pour les jaunes, l'écorce de grenade pour le noir, indépendamment d'autres produits, tels que certaines écorces, racines et fleurs qui confèrent aux tapis des colorations locales toujours harmonieuses. Les teintes ainsi réalisées sont au surplus d'une résistance assez remarquable à l'eau et à la lumière et d'une douceur jamais égalée par l'emploi de colorants synthétiques, douceur qui s'améliore encore avec le temps, au point que l'on peut dire que les tapis marocains, comme les bons vins de France, gagnent en vieillissant.
Ainsi, la production des tapis au Maroc, si elle est moins affinée que celle des tapis d'Orient, n'est dépourvue ni de caractère ni d'attrait. Pour le maintien de traditions aussi originales et affirmées, au triple point de vue de la technique, du décor ou du coloris, comme pour l'heureux épanouissement de tendances qui en tous temps et en tous lieux doivent être respectées, le gouvernement du Protectorat a pris dès le début les mesures de protection, d'encouragement et de propagande qui s'imposaient. A ce titre, un organisme spécial, le Service des Arts Indigènes devenu par la suite le service des Métiers et Arts Marocains, a exercé et continue d'exercer la plus heureuse influence. C’est certainement grâce à de telles mesures, dont "initiative retient au Maréchal Lyautey, que tous les types ce tapis marocains ont pu être favorablement accueillis sur le marché fiançais et maintenir un renom assez honorable puisque leur production n’a cessé de s'accroître d'année en année et d'atteindre le décuple de son chiffre initial. Puisse le présent opuscule aider à les faire connaître toujours davantage et à soutenir leur réputation.

Notes :
 [1] A la suite des seize tapis à haute laine et à points noués figurés ci-après, sont représentés trois tapis à points tissés, à tissu ras, dénommés hanbels, utilisés encore comme couvertures et tentures, ainsi qu'une natte en palmier nain rehaussée d'un décor de fils de laine teinte.
[2] D’après J. Robichez : « Maroc central », 1947.