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Laoust-Chantréaux, Germaine

Tissages de sol


tarḥalt ; agennau ; ḥambel> ḥammel> aḥarbel [tazerbit]

Les tissages ras destinés à recouvrir le sol (sous la tente des transhumants du Moyen-Atlas central comme dans les maisons des villages du Siroua et du Haut-Atlas) offrent au Maroc une diversité incomparable.

Par leur coloris, leurs dimensions, leurs techniques on peut distinguer : les tissages citadins de Salé, ceux du Moyen-Atlas, ceux des Aït Waouzguite.

Ils n’ont de commun que leur désignation de ḥambel dans sa forme la plus pure à Salé, d’aḥerbel berbérisé dans le Moyen-Atlas de ḥammel plus déformé encore chez les Aït Waouzguite.

A. Groupe de Salé

Le ḥambel de Salé est le moins spécifiquement berbère. Il y a eu ici interférence d’influences et de tous les tissages marocains, c’est celui qui mêle le mieux les 2 traditions : berbères et hispano-mauresque.

La tradition hispano-mauresque se retrouve :

- dans la composition du tissage comportant encadrement et cloisonnement des registres par bandes verticales,

- dans la décoration des motifs principaux étoilés,

- dans l’emploi de la technique à points noués,

- dans sa facture soignée,

- dans ses teintes influencées de celle des tapis citadins.

La tradition berbère reste vivante :

- par l’emploi de la technique du reps décoré,

- par la décoration géométrique,

- par la composition en bandes transversales parallèles entre elles.

Le ḥambel citadin de Salé se trouve de ce fait fortement influencé par la décoration des tissages Zemmour géographiquement voisins. Les mêmes motifs s’y retrouvent mais alourdis.

De dimensions moyennes (2 m x 1m 20 environ) le ḥambel de Salé présente en général 3 bandes parallèles décorées au point noué, la plus large, au milieu, emprunte ses motifs à l’étoile à 8 points hispano mauresque. Entre ces 3 registres alternent des bandes de reps décoré, reliées par du tissu uni. L’envers du point de haute laine apparait sur l’endroit du tissage ras.

Les teintes sont sensiblement les mêmes que celles des tapis de Rabat ; riche polychromie : rose, jaune, bleu, noir, verts rouges.

Les anciens ḥambel n’offrent pas de dominante caractérisée.

L’existence du ḥambel est déjà attestée au XIIe siècle en Andalousie[1].

A-t-il été connu dès le XIe siècle au Maroc, à Salé, alors fondé par les Ifrenides de Tlemcen ? Rien ne permet de l’affirmer d’autant qu’il n’y a que très peu de points communs entre le ḥambel actuel de Salé et le tapis Tlemcenien ?

B. Groupe du Moyen-Atlas

Dans le Moyen-Atlas septentrional et Central chez les Beni Mguild, les Zaïan et Zemmour on peut distinguer 2 groupes de tissages de sol :
- ceux dont l’ordonnance n’est pas spécifiquement berbère, cloisonnés et encadrés,
- ceux dont le décor est à bandes alternées transversales parallèles entre elles.
Les premiers ont subi nettement l’influence citadine des ḥambel de Salé.
Le type le plus net en est l’aḥerbal des Beni Mguild qui se distingue nettement par sa décoration de l’agennau et de la tarḥalt à caractère plus rural.
Comme il arrive souvent pour tout objet usuel en berbère le même mot peut servir à désigner des pièces de tissage différentes. Le mot aḥerbal qui s’applique en général chez les Beni Mguild à un tissage cloisonné et encadré, désigne aussi chez les Aït Arfa du Guigo un tissage à bandes parallèles qu’ailleurs on nomme tarḥalt mot qui désigne chez eux (ce qui ailleurs est l’aḥerbal) chez les Aït Mouli et les Isklawen du Nord par exemple est l’aḥerbal cloisonné. Nous ne tiendrons pas compte des noms qui varient suivant les tribus et peut être cause d’erreurs. Il est plus judicieux de considérer d’une part :
1- les tissages cloisonnés,
2- les tissages à registre simplement superposés.
 

1° Les tissages cloisonnés

Dans ce groupe de tissage l’influence citadine s’est surajoutée à l’influence berbère.
Ces tissages comportent donc, comme fond, une séparation de la pièce par bandes horizontales formant de larges rayures de couleurs variées se répétant dans le même ordre coupées par des bandes décorées verticales (inebdaden de bedd, être debout) complétées par un encadrement.
Les bandes décorées verticales ou horizontales sont exécutées tantôt en tissage ras, tantôt au point noué.

« Le dessin change sensiblement d’aspect ; il est moins délié et plus géométrique dans le second cas. Le tissage se nomme alors aḥerbel bu-ibres par opposition à l’aherbel bu-ifer précédent. Une même pièce peut cependant présenter à la fois des bandes décorées de tissage ras et de haute laine » (…)

« Les dessins, verticaux ou horizontaux, de tissage ras ou de haute laine, sont toujours sertis de points noués de coton blanc, qui apparaissent, contrairement à ceux de la tamizart, sur l’endroit de la pièce (côté ras). Les femmes y ajoutent encore des nœuds de soie et des paillettes (muzun) pour lesquelles elles ont un goût immodéré et qui nuisent au caractère original de l’aherbel.

Dans les bandes décorées, les teintes sont sobres et souvent encore obtenues avec des colorants naturels : tarubya pour le rouge, tizleft pour le jaune. Elles sont en général plus vives dans les parties unies (igid, pl. igiden, textuellement : les chevreaux) ou l’on emploie des bleus, roses, verts, lie de vin, séparés par quelques duites de coton blanc. »[2]

 

2° Les tissages à registre simplement superposés

Dans ce deuxième groupe de tissage de sol, les bandes décorées transversales se succèdent sans interruption sur toute la surface du tissage et sans ménager entre elles de registres unis et sans cloisonnement vertical.

Elles sont toujours en tissage ras et les points noués en sont exclus.

« La décoration est toujours obtenue par fils de trame de coton blanc et de laine colorée, jamais par points noués. »[3]

Les teintes de ces pièces sont moins vives, le rouge sombre domine.

Les tissages de sol des deux sortes présentent chez les Beni Mguild et les Zaïan un envers matelassé qui assure des propriétés caloriques très grandes à ces tissages qui servent aussi parfois de couverture.

C. Groupe des Aït Waouzguite

Le ḥammel des Aït Waouzguite est plus long et plus étroit que celui de Salé et du Moyen- Atlas. Il a 1m,50 de largeur pour 3 à 5m de longueur.

Le mot ḥammel désigne un tissage dont la caractéristique est d’être uniquement à bandes parallèles transversales, mais on distingue

- des ḥammel bicolores uniquement blancs et noirs (ou gris, blancs et noirs, le gris étant obtenu par mélange de fils noirs et blancs, pendant le cardage). Certains sont à dominantes noires, d’autres à dominante blanche.

- des ḥammel blancs et noirs agrémentés de motifs de couleur : rouge et vert ou rouge, jaune bleu.

Ces ḥammel – les plus purs – sont à tissages ras dont le reps est coupé de bandes de tissage torsadé.

Quelques ḥammel de facture moderne ont en plus quelques bandes (surtout au centre et aux extrémités) de points noués polychrome inspirés de motifs citadins de Salé.

Ces tissages se font chez les Aït Waouzguite dans les tribus suivantes :

  • Aït Semgane : 20 métiers
  • Aït Maghlif : 40 métiers.
  • Aït Ouaghndo : 35 métiers.
  • Aït Imini : 25 métiers.
  • Aït Tazudia : 40 métiers.
  • Aït Taddoula : 50 métiers.
  • Aït Tamassine : 25 métiers.
  • Aït Khezama : 45 métiers.

Les Aït Tamassine font les ḥammel à bandes transversales polychromes de haute laine.

Les Aït Khezama font les ḥammel les plus réputés noirs et blancs (sauf le douar de Tourtit qui fait aussi des tapis).

La combinaison des techniques du reps ou du tissage torsadé et des points noués a amené la formation de groupes de tissages qu’on ne peut classer dans la catégorie des tapis, pas plus que dans celle des tissages proprement dits.

Ce sont :

1. Les ḥambel de Salé de fabrication moderne

2. Les tissages Aït Waouzguite différents des ḥammul par leur décoration, leur teinte, les dimensions (c’est le groupe des tissages qu’on appelle à tort tapis glaoua).

Au premier aspect, ces tapis sont de dimensions beaucoup plus réduites que les ḥammul (ils sont surtout beaucoup plus courts) avec 1m25 ou 1m50 de largeur sur 1m50 de longueur environ. Certains sont donc sensiblement carrés.

Du ḥammel ils ont gardé le fond de reps et de tissage torsadé à bandes horizontales et l’opposition des teintes dominantes : blanc et noir.

Du tapis proprement dit ils ont emprunté la disposition du décor, l’encadrement, ainsi qu’une bande centrale de tissage de haute laine, les motifs cruciformes ou losange, des bandes de points noués parfois aussi un médaillon central déformé mais surtout la riche polychromie et la technique (les rangées de nouets de haute laine étant espacés et couchés sur le tissage intercalaire).



[1] Marçais, William, Textes arabes de Tanger, Paris, Bibliothèque de l’Ecole des langues orientales vivantes, Imprimerie nationale, Ernest Leroux, 1911. [http://archive.org/details/textesarabesdeta00maruoft]
[2] Chantréaux Germaine : Les tissages décorés chez les Beni-Mguild, Hespéris 1945, p 7.
[3] Chantréaux Germaine : Les tissages décorés chez les Beni-Mguild, Hespéris 1945, p. 26.